Tribune
Les sciences irriguent notre société : elles influencent les décisions politiques, structurent les choix économiques, équipent notre quotidien, transforment la santé, les communications ou l’éducation. Pourtant, le fossé entre les espaces de production des savoirs scientifiques et leur circulation dans la société demeure immense. Cela s'accompagne, en outre, d’attaques de plus en plus fréquentes contre la recherche et ses agents : contestation des travaux sur le climat, remise en cause de la vaccination, suspicion de partialité envers les chercheurs notamment en sciences sociales, pressions politiques et financières. Plus qu’une simple crise de confiance, ces tensions doivent être comprises comme le signal d’alarme d’une fracture démocratique.
Cette fracture se nourrit d’un paradoxe profond. Les responsables politiques invoquent souvent « la science » avant d’en ignorer les conclusions lorsqu’elles deviennent contraignantes. Sur la biodiversité, par exemple, les gouvernements affichent leur volonté de restaurer les écosystèmes tandis que des cadres réglementaires sont assouplis au mépris de l'état de la recherche. Dans l'Éducation nationale, le discours institutionnel prétend lutter contre les inégalités mais n'intègre que peu les résultats des sciences éducatives et sociales, et plusieurs réformes récentes renforcent ces inégalités. Souvent, les connaissances existent mais leur traduction dans les politiques publiques est toujours repoussée ou n'est pas à la hauteur des enjeux à relever.
Parallèlement, beaucoup de citoyens ont le sentiment que les sciences servent parfois moins à éclairer les choix qu’à leur donner une apparence de légitimité. Les crises sanitaires récentes ont mis en évidence cette fragilité. Lorsque la parole des chercheurs est convoquée dans l'urgence pour justifier des décisions politiques, elle risque d'être dévoyée pour devenir un simple instrument de validation de la contrainte.
C’est dans ce contexte qu’est née la Convention scientifique sur les rapports entre sciences et société, une démarche inédite faisant délibérer 50 docteurs et doctorants tirés au sort sur la base du volontariat, pour représenter la diversité des territoires et disciplines scientifiques. Notre démarche part du constat que les modèles traditionnels de circulation des savoirs ont été poussés au bout de leur logique sans parvenir à rapprocher durablement recherche et société. La Convention entend en faire un enjeu politique à part entière et non un apparat lors des périodes de gestion de crise.
Bâtir des ponts
De son côté, le monde académique reste souvent enfermé dans ses propres logiques. Les carrières sont largement structurées autour de la publication et d’une vision individualiste de l’excellence, dans un contexte d'un manque de moyens persistant. Cela conduit une partie des chercheurs à considérer la médiation et le dialogue avec les citoyens comme des activités secondaires.
Pourtant, les conventions citoyennes ou les sciences participatives prouvent que nos concitoyens veulent s’approprier des enjeux complexes et contribuer à la recherche, mais ces démarches restent encore marginales. La Convention citoyenne pour le climat en est un exemple frappant : elle a produit des propositions ambitieuses et largement étayées, dont la plupart ont été abandonnées, affaiblies ou repoussées. Là encore, le risque est grand de transformer la participation scientifique et citoyenne en simple vitrine démocratique.
Si nous voulons améliorer la situation, des transformations concrètes sont nécessaires. Pensons à invoquer la parole des chercheurs dans la décision publique pour élaborer des politiques respectant au mieux l’état de la recherche. Pensons à ouvrir la gouvernance des établissements de recherche à la société civile. Pensons également à valoriser la médiation dans les carrières scientifiques. Pensons aussi à renforcer l’éducation en intégrant l’apprentissage des méthodes et la culture de la recherche. Pensons à multiplier les dispositifs de participation démocratique, comme des conventions citoyennes permanentes sur les grands enjeux techniques, sanitaires et environnementaux. Enfin, repensons la place des sciences dans les médias pour mieux se prémunir de la désinformation.
Aller plus loin : un chantier collectif
Les sciences ne peuvent pas être invoquées lorsqu’elles arrangent puis être ignorées lorsqu’elles dérangent. Tant que les savoirs scientifiques resteront mobilisés comme des arguments de communication plus que comme des outils de décision, la défiance continuera de croître. Nous souhaitons penser les sciences comme un bien commun indispensable. « Rien dans la vie n'est à craindre, tout doit être compris. C'est maintenant le moment de comprendre davantage, afin de craindre moins ». Ce programme d'action de Marie Skłodowska-Curie résonne aujourd'hui ; il est de notre devoir de faire de la science un véritable outil collectif de décision pour l’avenir.